A Kinshasa, par endroit, le décor a changé au centre-ville. Tables, chaises, parasols, abris de fortune saisis. Le Service national a lancé une opération coup de balai contre les cambistes de rue, accusés d’occuper illégalement les emprises publiques.
L’action est brutale, mais elle ne tombe pas du ciel. Elle s’inscrit dans une offensive plus large des autorités monétaires et administratives contre le change informel, devenu le principal facteur de déstabilisation du franc congolais.
Le Service national : l’argument sécuritaire et urbain
Pour le Service national, l’objectif est double. D’abord, libérer l’espace public. Dans la commune de la Gombe, cœur institutionnel et financier, est devenue une succession de points de change à ciel ouvert. L’installation anarchique est jugée incompatible avec une gestion rationnelle de la ville.
Ensuite, protéger les cambistes eux-mêmes. Exposés avec d’importantes liasses de dollars et de francs, facilement repérables, ils sont des cibles permanentes pour les vols et braquages.
Le Service national veut les contraindre à s’installer dans des bureaux ou locaux dédiés, pour un meilleur encadrement.
L’opération ne se limite d’ailleurs pas aux seuls changeurs. D’autres activités informelles occupant la voirie, notamment la restauration de rue, sont également visées.
La Banque centrale : l’argument monétaire
Cette action de terrain fait écho au durcissement opéré par la Banque centrale du Congo (BCC).
Le gouverneur André Wameso a mis dans son viseur non seulement les cambistes de rue, mais aussi les supermarchés, hôtels, restaurants et même hôpitaux qui affichent des taux de change différents de ceux des banques et se comportent comme de véritables bureaux de change parallèles.
« Nous allons serrer la vis de ce côté-là, car il est inacceptable qu’au sein d’un même magasin, il y ait deux taux de change différents », a-t-il martelé lors d’un briefing.
La BCC multiplie les mesures :
- Interdiction d’afficher les taux à l’extérieur des bureaux agréés ;
- Publication quotidienne du taux indicatif (ex : 1 USD = 2 246 CDF) pour contrer la spéculation ;
- Menace de retrait d’agrément et contrôles sur place ;
- Encouragement à la digitalisation : à partir du 9 avril 2027, aucune transaction en espèces en devises étrangères ne sera autorisée. Tout devra passer par virement, carte ou chèque.
Pour la BCC, les cambistes spéculateurs sont accusés de « mauvaise manipulation » du taux, avec des écarts spectaculaires constatés jusqu’à 1 900 CDF pour 1 dollar à Kinshasa lors de la phase d’appréciation du franc.
Une profession de 50 000 personnes à la croisée des chemins
Selon les estimations 2025 de l’OIT, au moins 50 000 cambistes à la sauvette opèrent rien qu’à Kinshasa. Ils sont des acteurs clés du marché des devises pour les PME et les ménages, malgré la volatilité. 9926
Leur disparition programmée pose trois problèmes majeurs.
Au plan social d’abord. Une question fondamentale : quelle reconversion pour 50 000 familles ?
Le processus de formalisation lancé par la Vice-primature de l’Économie peine à suivre.
Côté économique : les analystes sont partagés. Si certains saluent le retour de l’autorité de la BCC, d’autres estiment que la mesure est défensive et ne s’attaque pas à la cause profonde : la rigidité du marché officiel et l’offre insuffisante en devises.
Enfin la question vue sur un angle juridique. En principe, seuls les bureaux de change et cambistes manuels agréés sont habilités à effectuer des opérations de change. Toute personne non agréée ne peut afficher de cours acheteur/vendeur.
Vers la fin du dollar dans la rue ?
L’intervention du Service national n’est donc que la partie visible d’une stratégie globale : assainir la ville, sécuriser les opérateurs, mais surtout reprendre le contrôle d’un marché parallèle qui dicte le taux de change et alimente l’inflation.
L’enjeu est désormais de réussir la transition de l’informel vers le formel sans créer une crise sociale, tout en imposant la traçabilité et l’identification des clients réclamées par les autorités monétaires.
Pour les cambistes, l’heure n’est plus à la résistance sur le trottoir, mais à l’adaptation.
B.M.







Un commentaire
Vous faites un travail digne de notre soutien vraiment chèr Monsieur Israël Mutombo. Dieu seul sait ce que vous méritez.