Face à la multiplication des accidents mortels et des naufrages sur le réseau fluvial et lacustre national, le vice-Premier ministre, ministre des Transports, Voies de communication et Désenclavement, Jean-Pierre Bemba, a décidé de renforcer les mesures de sécurité. Parmi elles, l’interdiction de la navigation des baleinières en bois.
Sur le principe, difficile de contester une décision qui vise à sauver des vies. Mais derrière cette mesure se dessine une question essentielle : que deviennent les milliers de Congolais qui dépendent de ces embarcations pour se déplacer ? La sécurité des passagers est une urgence. Elle ne saurait cependant être dissociée des réalités du pays.
Quelques années plus tôt, après un naufrage meurtrier sur le lac Kivu, le ministre des Transports avait déjà exigé le port obligatoire du gilet de sauvetage par tous les passagers. Une mesure saluée à l’époque, mais dont l’application est restée largement insuffisante. Sur le terrain, le gilet demeure encore, dans plusieurs cas, une consigne plus qu’une véritable règle de navigation. C’est précisément là que se situe le cœur du problème : en République démocratique du Congo, les décisions existent souvent sur le papier, mais peinent à prendre le large sur les eaux du pays.
Aujourd’hui, l’interdiction des baleinières en bois relance le débat. Car ces embarcations, malgré leurs insuffisances en matière de sécurité, constituent un maillon essentiel du transport dans plusieurs provinces. De l’Équateur au Maï-Ndombe, en passant par le Grand Bandundu jusqu’à Kinshasa, elles assurent la mobilité de nombreuses populations qui n’ont guère d’autres moyens de transport.
Pour ces Congolais, le fleuve n’est pas seulement une voie navigable. Il est une route, un marché, un moyen de survie et parfois l’unique lien avec le reste du pays. Dès lors, interdire sans proposer d’alternative revient à fermer une porte sans avoir ouvert une autre.
La question mérite donc d’être posée : l’État congolais dispose-t-il aujourd’hui d’une flotte suffisante pour absorber le vide que laisserait l’interdiction des baleinières en bois ? La réponse semble évidente. Le déficit d’embarcations publiques demeure criant, alors que les besoins de déplacement sont immenses. Il ne s’agit évidemment pas de défendre des embarcations qui mettent en danger la vie des passagers. Il s’agit plutôt de rechercher une solution qui conjugue sécurité et nécessité sociale.
Pourquoi ne pas renforcer les contrôles techniques ? Pourquoi ne pas lutter réellement contre la surcharge, imposer strictement le port des gilets de sauvetage, sanctionner les propriétaires qui violent les normes et retirer progressivement de la circulation les embarcations les plus vétustes ? Surtout, pourquoi ne pas engager parallèlement un vaste programme de renouvellement de la flotte fluviale nationale ?
La sécurité des Congolais ne doit souffrir d’aucun compromis. Mais une bonne politique publique ne se mesure pas seulement à la vigueur de ses interdictions. Elle se mesure aussi à sa capacité à prévoir, à anticiper et à offrir des alternatives.
Le fleuve Congo continuera de couler. Les populations continueront de voyager. Et tant que l’État ne sera pas en mesure de proposer suffisamment d’embarcations sûres et accessibles, les baleinières resteront, qu’on le veuille ou non, une réalité incontournable du transport national. Le véritable défi n’est donc pas simplement d’interdire. Il est de transformer.
Transformer une navigation dangereuse en une navigation sûre. Transformer une flotte vieillissante en une flotte moderne. Et surtout, transformer les décisions administratives en réalités concrètes sur les eaux congolaises. Car sauver des vies ne consiste pas seulement à interdire les bateaux dangereux. C’est aussi donner aux Congolais les moyens de voyager en sécurité.
Guy Yuma G-Y





