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RDC – « On travaille comme si on n’était pas des êtres humains » : enquête sur l’exploitation silencieuse des Congolais chez les expatriés

Il est 4 heures du matin à Kinshasa. Pendant que la ville dort encore, Marie est déjà debout. Elle nettoie, balaie, prépare la cuisine, lave le linge. Sa journée ne se terminera qu’après minuit. Parfois à 1 heure du matin.

Parfois pas du tout. Elle est domestique chez des expatriés. Comme elle, ils sont des milliers de Congolais à vivre une réalité que la loi interdit, mais que l’État tolère. Cette enquête révèle un système d’exploitation profondément enraciné, entretenu par l’impunité, la peur et la faiblesse des institutions publiques.

Des horaires inhumains devenus la norme

Dans les ménages privés tenus par des expatriés, les journées de travail dépassent tout cadre légal. Les témoignages recueillis sont constants : début du travail entre 4h et 5h du matin, fin entre minuit et 1h, parfois plus tard lors des réceptions ou fêtes.
« Quand ils ont des invités, je ne dors pas. Je travaille toute la nuit. Le matin, on ne me donne pas de repos. On continue », témoigne Marie, domestique depuis six ans.

Ces horaires représentent 18 à 20 heures de travail par jour, soit plus du double de ce que permet la loi. Pourtant, l’article 119 du Code du travail (loi n°015-2002 du 16 octobre 2002) fixe clairement la durée légale à 45 heures par semaine. Toute heure supplémentaire doit être payée avec majoration. Dans la réalité décrite par les travailleurs, ces heures ne sont ni comptabilisées ni rémunérées.

Salaires dérisoires, dignité piétinée

En échange de ces journées interminables, les travailleurs perçoivent 100 à 120 dollars américains par mois. Aucun bulletin de paie. Aucun calcul transparent. Aucun ajustement en fonction des heures réellement prestées.
« Quand tu fais le calcul, tu comprends que tu travailles presque gratuitement », confie Jean, vendeur dans un supermarché tenu par des expatriés.

Ces montants sont largement inférieurs au Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti (SMIG), dont le respect est pourtant obligatoire.
L’article 87 du Code du travail est explicite : aucune rémunération ne peut être inférieure au salaire minimum légal. Toute clause contraire est nulle, même si le travailleur l’a acceptée par nécessité.

Pas de pause, pas de repos, pas de congé

Dans ces maisons et ces commerces, le repos est un privilège, pas un droit. Les travailleurs mangent quand on le leur permet, parfois tard dans la soirée. Le repos hebdomadaire est inexistant. Les congés annuels, pourtant garantis par les articles 140 et suivants du Code du travail, sont inconnus de la majorité des personnes interrogées.

« Tu manges quand on te dit. Si tu demandes, on te regarde mal », raconte Claudine, employée de maison.
La fatigue est chronique. Les maladies sont ignorées. L’épuisement est normalisé.

La peur comme instrument de gestion

Pourquoi ces abus persistent-ils ? Parce que la peur gouverne tout.
« On nous dit clairement : allez vous plaindre où vous voulez, rien ne va nous arriver », témoigne Paul, manutentionnaire.

Ce discours revient dans presque tous les témoignages. Il traduit une certitude : celle de l’impunité. Les employeurs savent que les contrôles sont rares, que les sanctions sont exceptionnelles, que l’Inspection du travail est absente ou inefficace.

Pourtant, même sans contrat écrit, l’article 7 du Code du travail reconnaît l’existence d’un contrat dès lors qu’il y a prestation, rémunération et subordination. En droit, ces travailleurs sont protégés. En pratique, ils sont abandonnés.

L’État absent, la loi neutralisée

La RDC n’est pas dépourvue de textes. Le problème n’est pas juridique, il est politique et administratif.

Le ministère du Travail est chargé de faire appliquer le Code. Les services d’inspection ont le pouvoir de contrôler, de sanctionner, de fermer des établissements en infraction. Mais sur le terrain, ces pouvoirs ne s’exercent pas.
Cette absence de l’État crée un terrain fertile pour les abus. Elle encourage l’arrogance de certains employeurs et transforme la loi en simple décor institutionnel.

Une économie confisquée, des travailleurs sacrifiés

Cette exploitation s’inscrit dans un cadre plus large : la domination de secteurs entiers du commerce de détail par des expatriés, parfois en violation des règles qui encadrent l’activité économique des étrangers. En contrôlant les magasins, les supermarchés et la main-d’œuvre, ces opérateurs imposent leurs conditions, sans véritable contre-pouvoir.

Les travailleurs congolais deviennent la variable d’ajustement d’un système où la puissance économique supplante l’autorité publique.
« Nous aussi, nous sommes des êtres humains »
Avant de partir, Marie lâche une phrase simple, sans colère, sans mise en scène :
« On ne demande pas le luxe. Juste des heures normales, un salaire correct, un peu de respect. Nous aussi, nous sommes des êtres humains. » Cette phrase résume toute l’enquête.

Tant que l’État continuera de fermer les yeux, ces pratiques se poursuivront. Tant que la loi ne sera pas appliquée, l’exploitation restera rentable. Et tant que les travailleurs auront plus peur de perdre leur emploi que confiance en la justice, le silence dominera.

Ce n’est plus seulement une question de droit du travail.
C’est une question de dignité nationale et de responsabilité politique.

ML

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